Tribune de l’Ambassadeur Lenain paru dans Indian Express [en]

Une vision partagée de la défense - La France comme l’Inde se sont engagés dans une stratégie d’autonomie. La France soutient pleinement l’initiative « Make in India » en matière de défense.

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New Delhi, le 5 février 2020

Je recevais récemment un visiteur indien qui s’étonnait de voir le buste du Général de Gaulle dans mon bureau. J’ai fait ce choix car cette figure politique française du 20ème siècle a théorisé l’autonomie stratégique de la France. Un pays qui est indépendant dans ses choix stratégiques. Et c’est une vision que nous partageons avec l’Inde depuis son indépendance.

C’est donc avec grande satisfaction que je me rends aujourd’hui à Lucknow pour l’ouverture du salon DefExpo, un salon qui est aussi ancien que le partenariat stratégique entre l’Inde et la France et qui comptera, à nouveau une large représentation française en 2020. Les sept plus grandes entreprises de défense française (Airbus, Dassault, MBDA, Naval Group, Nexter, Safran et Thalès) seront au rendez-vous et près de 15 PME y exposeront leur savoir-faire, sur le pavillon français ou avec leurs partenaires indiens, dans les domaines des technologies de défense navales, terrestres et aéronautiques.

Au-delà de l’expertise de l’industrie française d’armement, cette présence marque aussi et surtout le plein engagement de la France à servir le projet du gouvernement indien de « Make in India » dans le domaine de la défense. Cet engagement n’est pas nouveau, ou de circonstance, mais s’inscrit dans le temps long des relations bilatérales entre nos deux pays. Il correspond également à une « certaine idée » que l’Inde et la France se font d’elles-mêmes et de leur façon de peser sur les choses du monde : en construisant leur autonomie stratégique.

La coopération de défense entre nos pays est aussi ancienne que les premières années d’indépendance de l’Inde puisque, dès 1953, l’armée de l’Air indienne s’est dotée d’une centaine d’avions de combat Toofani de Dassault puis de Mystère IV, qui ont défendu le pays à des moments difficiles. Ce fut la première page de l’ histoire de notre coopération dans l’aviation de défense, qui retiendra aussi la fourniture dans les années 1980 de 60 Mirage 2000, dont les performances restent au meilleur niveau, et bien sûr la livraison en cours de 36 Rafale, qui se déroule selon le calendrier prévu : un premier lot d’avions, actuellement utilisés pour former les pilotes indiens, se posera sur la base aérienne d’Ambala dans quelques mois.

Notre coopération de défense a été un des fondamentaux de notre relation bilatérale, qui nous a permis de développer depuis plus de vingt ans un partenariat stratégique étroit et ambitieux, et elle en est désormais la courroie de transmission. Elle se déploie ainsi aujourd’hui dans le domaine maritime, en appui à notre vision stratégique commune pour le maintien de la stabilité et de la sécurité dans l’Indopacifique. Sur le plan des équipements navals, la marine indienne a déjà mis en service deux des six sous-marins Scorpene construits à Mumbai dans le cadre du partenariat industriel entre Mazagon Dock Shipbuilders Limited (MDL) et Naval Group. Les industriels français continueront évidemment de répondre présents pour contribuer à satisfaire les besoins de l’Inde en capacités navales supplémentaires, au profit de la Marine ou des Garde-côtes indiens.

En matière de coopération industrielle, l’approche française a toujours été de proposer, chaque fois que possible, une partie de production en Inde. La France a été largement précurseur en matière de Make in India, en faisant fabriquer en Inde dès les années 60 par HAL des hélicoptères légers, les Cheetah et Chetak, des missiles antichars Milan par BDL. Elle poursuit aujourd’hui cette politique. L’usine construite dans le cadre de la joint-venture entre Dassault Aviation et Reliance permettra par exemple de produire entièrement en Inde, d’ici à 2022, l’avion d’affaires Falcon 2000. Après la livraison des deux premiers sous-marins Scorpene, les transferts de technologie organisés par Naval Group permettent à MDL d’assumer seul la construction des quatre sous-marins suivants : la conception de ces sous-marins est donc devenue un savoir-faire largement indien. Safran va bientôt inaugurer une usine de câblage aéronautique à Hyderabad et va construire sur le même site une grande usine pour fabriquer des composants de moteurs LEAP. Thales investit massivement dans l’ingénierie à Bangalore, MBDA construit une usine à Coimbatore, l’équipementier aéronautique Latécoère vient d’inaugurer une usine à Belgaum, etc. Plus de 7000 personnes, dont 1500 ingénieurs, sont actuellement employées dans le pays grâce à des projets portés par Airbus. Je pourrais multiplier les exemples de ce type, qui démontrent la réalité du Make in India réalisé par l’industrie française de l’aéronautique et de la défense, hier et aujourd’hui.

Je suis convaincu que ces partenariats industriels, concrets, au bénéfice de nos deux pays, sont l’avenir de notre relation de défense. Notre industrie l’est aussi. Les associations des entreprises françaises spécialisées dans le domaine de l’aérospatial (GIFAS) et dans le domaine maritime et de construction navale (GICAN) organisent, pendant Defexpo, un séminaire dédié à ce sujet. Elles exploreront, avec la Society of Indian Defence Manufacturers (SIDM), les opportunités pour développer des partenariats industriels franco-indiens à tous les niveaux de la ligne de production. Ce pari de long-terme fait par la France est illustré par l’ancrage de nos industriels en Inde : le GIFAS s’est établi de manière permanente à Delhi en 2018 et ses 60 membres en Inde sont présents à travers 75 établissements, 20 joint-ventures et plus de 25 sites de production ; plus de 15 entreprises françaises de l’industrie navale sont par ailleurs localisées en Inde pour travailler sur les programmes en cours.

L’Inde peut compter sur la France pour être à ses côtés dans l’aventure « made in India ». Nous partageons la vision d’un équilibre du nouveau monde multipolaire qui doit être fondé sur le droit. Nous partageons aussi une même vision sur les principaux défis contemporains, qu’il s’agisse de l’évolution de l’ordre sécuritaire en Asie et dans l’Indopacifique, ou de la lutte contre le terrorisme international. Or c’est en ayant la capacité d’assurer notre sécurité nationale et d’assumer nos choix stratégiques que nous défendrons le plus efficacement nos principes et nos visions partagés.

C’est avant tout parce que nous sommes convaincus que notre action commune doit être assise sur un réseau de coopérations solides et en même temps un principe d’autonomie que la France et l’Inde sont aujourd’hui des partenaires aussi stratégiques.

Dernière modification le 26/02/2020

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